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TEXTE D’ANNE-ELISE BLIN POUR L’EXPOSITION “ENTRE-DEUX”

2023

Le travail d’Alicia Rina est une invitation à questionner notre regard sur ce que nous voyons, notre corps et notre lien aux différentes machines qui nous entourent. Les photographies mettent en relief, à travers le rendu visible des différentes découpes, la temporalité du mouvement créateur. Chaque strate, chaque vibration perceptible par l’œil laisse apparaître non seulement l’œuvre terminée, mais aussi l’itinéraire gestuel qui permet d’aboutir à sa concrétisation. La virtuosité technique dont Alicia fait preuve matérialise une abstraction pure : le temps qui s’écoule et à travers lui, l’instant qui scande, apparaît et disparaît pour céder sa place à un autre. La nature prend alors vie, à la fois dans l’immobilité qui caractérise le moment où elle est photographiée, mais aussi dans les flous et les mouvements qui la font renaître simultanément.

Ainsi, le travail sur l’illusion photographique fait son œuvre. Le procédé artistique qui permet la superposition des images, de la lumière et l’obscurité, est caché au spectateur qui seulement observe l’objet terminé. C’est un travail qui permet de faire coexister plusieurs strates temporelles et matérielles, à l’image des roches dans lesquelles peuvent être lues leur histoire sur des millénaires. Comment percer les mystères de la création des œuvres d’Alicia ? Par quelles rencontres se transforment ces images ? La mise en scène des œuvres est aussi pensée comme un dispositif permettant de solliciter le regard du spectateur et de le plonger dans l’énigmatique de ce qu’il voit. Ici, pas question de prendre l’objet vu comme une preuve d’une réalité fixe et formelle. Est mise à mal la conception contemporaine que nous ne pouvons croire que ce que nous voyons et que s’il existe une preuve, celle-ci devrait être visuelle.

Le corps est aussi convié dans ce cheminement. Nous n’en voyons que des bouts : une jambe, un œil, des bras qui jaillissent d’un paysage, d’un mur ou d’un coin. Ce corps nous apparaît autre, morcelé, sans cesse fuyant une unité. Dispositif brillant et radical où le corps se révèle comme une altérité à apprivoiser. Cela nous pose une question cruciale : que faire de cet interstice entre notre proprioception et ce que nous montrons aux autres ? La mise en scène des photographies via le truchement du regard du spectateur nous prend au corps et nous adresse cette même question. Que faisons-nous de nos traces photographiques ? Quel lien avec une expérience singulière, subjective ? Comment inscrire ces traces dans une continuité d’existence ? Alicia nous indique la voie qu’elle a empruntée, travaillant la photographie comme un objet tangible, physique qui peut donner naissance à des nouveaux rapports au corps.

En faisant apparaître les liens et le hiatus entre notre monstration (photos d’identité, réseaux sociaux, photographies) et notre représentation de nous-même, Alicia fait surgir une potentielle aliénation aux technologies qui nous entourent et dont l’utilisation rythme notre quotidien.
Quoi de plus libérateur que de subvertir leur utilisation pragmatique pour questionner l’illusion ont ils sont l’agent.

TEXTE D’ANNE-CLAIRE SIMON POUR L’EXPOSITION “ENTRE-DEUX”

2023

Le travail d’Alicia Rina repousse, par le biais de différents médias (photographie, scanner, projection, photographie, etc.), les limites de l’image numérique.

Si dans un premier temps de sa création, elle s’est concentrée sur le sujet qui lui était le plus intime : son propre corps (avec une étude renouvelée autour de son visage, du concept du selfie, mais aussi de vidéos mettant en scène son corps en action), elle développe depuis quelques années une recherche qui s’étend dans l’espace (avec les intérieurs, les paysages) et la nature (et notamment les fleurs). Une introspection intellectuelle teintée d’affinités créatives telles que le cinéma, la photographie, la peinture, l’architecture mais aussi la nature, le corps et de manière plus abstraite, le temps et l’espace.

Le fil conducteur de son travail consiste dans une exploration de la matérialité de l’image par des jeux de transparence, de construction, de découpages, collages et toutes sortes d’expériences qui viennent donner de la dimension à un support traditionnellement bidimensionnel.


Diplômée des Beaux-Arts de Paris, Alicia Rina imagine elle-même les propres
mécanismes qui lui permettent d’animer comme une illusionniste son travail photographique et vidéo. Elle ne fait ainsi appel à aucun logiciel de retouche. Ses œuvres suivent ainsi une démarche rappelant le scénario d’un film. L’image est le produit de longues heures d’essais, de tests, de mise en scène. Cette recherche fait partie intégrante du parti pris artistique. Pour ce faire, l’artiste oriente sa recherche sur les jeux de lumière, le jeu entre le mouvement et le temps (avec l’idée récurrente d’un entre deux qui définit son univers artistique) et l’intégration de l’héritage culturel franco-japonais de l’artiste.

Dans ses œuvres les plus récentes, Alicia Rina teste les possibilités de la digitalisation par scanner. Elle lie l’univers numérique à la nature morte, avec des sujets élaborés autour de fleurs transformées, et immortalisées dans leurs distorsions harmonieuses. Elle replace ensuite cette nouvelle nature dans l’espace, en ajoutant, toujours dans cette expérimentation de la transparence, des reflets d’intérieurs aux lignes épurées.

Le résultat est une mise en scène sophistiquées, travaillée à l’extrême, composant pourtant une iconographie d’apparence si pure, si apaisée et maitrisée à la perfection.

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TEXTES

TEXTE TELEMAQUE MASSON POUR L’EXPOSITION “ENTRE-DEUX”

2023

Un mariage, un deuil, et un rétablissement — célébrés en même temps, dans un de ces nombreux petit temples de la critique qui effleurent à travers le monde depuis un siècle ou deux, et qu'on appel galeries d'art. Il n'est pas très fréquent de voir ces lieux, qui proposent au public de venir s'y exercer à la critique en tant que pratique rituelle, quasi religieuse, être consacrés à ce genre de célébrations.

...

D’abord, des fleurs. Une pièce entièrement remplie de fleurs. D'images de fleurs déformées, réfractées, et insérées dans des blocs de plexiglas. Deux rangées de 5 images chacune, réalisées en fait au scanner, large de 60cm et hautes de 87, se faisant face. Entre elles, une grande baie vitrée donne sur la rue et, face à elle, deux grandes arches ouvrent sur la pièce suivante. Sur le large pilier qui sépare ces dernières, on retrouve quatre de ces dix images de fleurs, disposées en un rectangle évoquant une fenêtre à croisée.

Ces quatre là, cependant, sont des photographies, réalisées à l’appareil photo. Des photographies de quatre des dix images de fleurs au scanner décrites précédemment. D'un format légèrement plus petit, mais également insérées dans du plexiglas, ces photographies sont enrichies d'autres images, qui semblent comme superposées aux premières dans un jeu de transparence. Images de fenêtres, ou de porte, ouvertes. Ces superpositions on les jureraient produites par le glissement de deux calques dans un logiciel de retouche. Il n’en est rien. Elle sont simplement la réflexion, dans le plexiglas des images de fleurs scannées, de l'appartement où Alicia Rina et son compagnon Télémaque ont vécus pendant 9 ans. L'attachement développé à ce lieu de vie a conduit le couple à se saisir de l'occasion offerte par leur déménagement pour y organiser, le 14 Juillet dernier, une petite exposition ; et certaines des images de fleurs scannées en plexiglas ont étés exposées. C’est donc la réflexion de cette exposition, et de cet appartement qui, vide de ses meubles et remis à neuf, mais pas encore rendu à son propriétaire, était lui même — deux mois jour pour jour avant le vernissage du 14 Septembre — dans une forme d'entre deux, faisant directement écho au titre de l'exposition à venir, qu’on aperçoit là.

Ces fleurs, qui célèbrent aujourd’hui un mariage en même temps qu’elles offrent un dernier homage, ce sont en fait celles que Télémaque et leurs proche ont apportés à Alicia lors des trois mois qu'elle a passée en clinique, pour l'aider avec sa dépression, de décembre à février 2021. Désirant conserver quelque chose de ces objets par nature éphémères, mais trop fatiguée par sa dépression pour affronter les réglages d'un appareil photos, Alicia a eu recours à la contrainte créatrice d'un scanner de bureau bon marché, doté d'une imprimante de mauvaise qualité. Leurs déformations résultent ainsi du fait que ces images, comme toutes celles générées par des scanner, sont en fait des contractions temporelles : Elles nous présentent comme une seule image ce qui est en vérité l'assemblage d'une série d'autres images, toutes capturées à des moments différents. À l’image, là encore, de cette exposition.

De l'autre coté du pilier central, une seule photo. On y vois la photographie imprimée d'un paysage dont le papier est transpercé par deux bras qui l'embrassent. Elle a pour titre « Mains tenant », et elle est un homage d’Alicia à sa grand-mère, une façon de l’étreindre une dernière fois, de faire ce qui lui a été refusé. Le paysage embrassé, en effet — les montagnes à une heure et demi au nord de la ville de Nagoya, au Japon — est une vue de la fenêtre de la maison de famille où sa grand mère, décédée cette année, a passé toute sa vie ; où sa mère a grandie ; et où Alicia est régulièrement allée passer l’été chez ses grands parents. La dernière fois qu’Alicia s’est rendu là-bas pour voir sa grand- mère, c’était il y a deux ans. La petite maison de retraite de la campagne japonaise où elle vivait alors, en sous effectif et effrayée par le risque épidémique, ne les ont autorisées sa mère et elle à ne la voir qu’une seule fois, pour 10mn seulement ... et à travers une vitre, une vitre en plexiglas, leur interdisant tout contact physique.

L'oeuvre illustre, dans ce qui est presque son plus simple appareil, le procédé créatif de l'artiste. Celui-ci consiste en une sorte de pratique rituelle, qui commence par le fait de matérialiser ses images (en les imprimant, sur du papier, ou dans du plexiglas ; ou en les projetant, par exemple) pour les mettre à la fois en scène et comme en abîme dans des sortes d’installations, avant de les (re)prendre en photo. C’est ainsi qu’elle obtient ces images qui semblent avoir été retouchées par ordinateur, alors qu’elles ont toutes étés produite en ayant exclusivement recours à des procédés mécaniques et analogiques évoquant souvent les premiers temps du cinématographe, les ‘trucs’ de George Meliès et d’Alice Guy.

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